Depuis mon adolescence, le monde est en crise. Depuis 1973, il y a eu la crise pétrolière, puis la crise économique, puis la crise financière puis beaucoup d'autres crises dont j'ai oublié le nom. J'ai toujours trouvé cela non seulement ridicule mais incompréhensible. La crise est un moment, un passage mais pas un état permanent. 

C'est très français d'ailleurs. Les journaux anglo saxons, ou penseurs anglo saxons ne parlent pas de crise à tout bout de champ. Ils peuvent vous parler de la crise financière de 2008 mais les intellectuels ne se sentent pas obligé de tout qualifier de crise. 

Ce n'est pas un hasard car la crise n'est rien d'autre au fond, que la prise de conscience que l'idée que nous nous faisons des choses, du monde et notre environnement ne colle plus à ce que nous vivons. Nous perdons nos repères le temps de retrouver ou redonner un sens à nos expériences. Bien souvent, alors que nous croyons contrôler la situation, nous nous rendons compte qu'elle nous échappe, nous glisse entre les doigts. 

En d'autres termes, dès lors que les choses ne sont pas telles que je considère qu'elles devraient être il y a crise. Mon enfant me tient tête ? c'est une crise. Lorsqu'il n'y a pas d'emploi pour tout le monde, ou pas de logement pour tout le monde, il y a crise. Ce n'est rien d'autre que le constat que les choses ne sont pas telles que nous les imaginons, nous jugeons la réalité comme signifiativement différente de nos idées, croyances, représentations et certitudes. 

Cela ne veut pas dire qu'une crise n'est pas grave ou dangereuse ou préoccupante, seulement que ce terme est aujourd'hui un mode valise, fourre tout intellectuel passablement imprécis. En fin de compte, la crise devient un mode de pensée, une catégorie de la pensée.

Ce terme n'indique rien d'autre que la conscience d'un décalage et d'une impuissance à comprendre les ressorts d'une situation ou comment agir et influer. Nous n'avons pas les outils intellectuels adéquats pour changer les choses. Les concepts  existants sont inadéquats et inadaptés, alors il y a crise.